Compte-rendu de la conférence sur Pluto et Naoki Urasawa au Salon du Livre 2010
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Les événements spécialisés dédiés à Naoki Urasawa sont rares en France, au point que la conférence dédiée à Pluto lors du trentième Salon du Livre marquait une véritable première : jusqu'ici, en effet, aucune rencontre thématique n'avait jamais été organisée autour de l'auteur dans l'Hexagone. C'est donc dans l'espace « Escale BD/Manga » , le vendredi 26 mars 2010, que s'est tenue cette grande première. Intitulée « Pluto, le nouveau Urasawa », cette conférence s'est montrée plus généraliste que son intitulé le laissait supposer puisqu'elle a abordé la carrière d'Urasawa dans son ensemble.
Pendant environ trois quarts d'heure, les trois intervenants qu'étaient Yves Schlirf, directeur général de Kana, Stéphane Beaujean, journaliste de Chronicart, et Stéphane Jarno, journaliste de Télérama ont passionnément discuté de Naoki Urasawa.
Dans un espace ouvert au public, les discussions ont donc porté sur Pluto en premier lieu puis plus généralement sur Naoki Urasawa, son style atypique et les thèmes récurrents de ses oeuvres. Compte-rendu.
« L"Escale BD/Manga » où s'est tenue la conférence, qui a duré près de trois quarts d'heure. |
À propos de Pluto
- Pluto a remporté un succès considérable au Japon ; le manga est un véritable « hit » sur le sol nippon (ses ventes étant du même niveau que celles de shônen très populaires tels que Naruto et One Piece).
- Les éditions Kana ont dû attendre deux ans pour pouvoir publier la série en France, en attendant l'aval des éditeurs japonais (la Shôgakukan et Tezuka Productions étant deux sociétés indépendantes, les négociations pour les droits d'édition étaient plus compliquées qu'en temps normal).
- Interrogé à propos de l'accueil réservé à l'oeuvre par les fans français, Yves Schlirf s'est dit satisfait à la fois du succès critique de Pluto (il a mentionné la sélection du manga pour le "prix des libraires de bande-dessinée " pour la période du 1er janvier au 28 février, et sa sélection en tant que « BD » du mois sur RTL - Pluto est le premier manga a avoir remporté ce titre sur la chaîne de radio -) et du succès commercial puisque les ventes sont très satisfaisantes (même si, a-t-il plaisanté, elles sont « encore très loin de celles de Naruto » ).
- Stéphane Beaujan s'est dit admiratif de la façon dont Urasawa a su reprendre à l'identique l'histoire à l'origine de Pluto, le récit d'Astro Boy intitulé « Astro, le robot le plus fort du monde », tout en la développant et en y insérant des thèmes qui lui sont chers (le « mal », l'enfance brisée...), sans oublier de la moderniser.
- Les intervenants ont noté des similitudes entre Monster et Pluto : notamment le fait que l'intrigue se déroule principalement en Allemagne, la ressemblance frappante entre l'inspecteur Runge et l'inspecteur Gesicht, l'ambiance oppressante d'une enquête sur un tueur en série...
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La société Tezuka Productions est à l'origine du projet de Kana de réédition des aventures originales d'Astroboy, débuté peu avant la parution de Pluto. Kana a accepté cette demande, en les re-publiant sous forme d'intégrales - sachant que ces histoires avaient été publiées à l'origine par Glénat mais que la parution avait été interrompue en raison des faibles ventes -.
Stéphane Beaujean constate que, même auprès du public spécialisé, les aventures d'Astro Boy ne remportent pas vraiment de succès, au grand désarroi de Stéphane Jarno, qui a souligné la qualité de ces histoires, à la base du « patrimoine du manga japonais ».
- Yves Schlirf a annoncé que la parution de Pluto dans son édition Deluxe commencerait vers fin 2010/début 2011, juste après la parution du dernier volume en édition classique. Une très bonne nouvelle pour les amateurs de belles oeuvres, donc, vu la qualité de cette édition (vraiment très soignée, et qui permet d'apprécier les planches de l'auteur en grand format).
Mise à jour : Kana a démenti cette information récemment et affirme que rien n'est encore officiel dans un communiqué internet. Il faudra donc attendre pour savoir si l'édition Deluxe verra bien le jour en France.

De gauche à droite : le conférencier, Stéphane Beaujean, Yves Schlirf (au fond) et Stéphane Jarno (de dos). |
À propos de Naoki Urasawa
- Yves Schlirf, grand connaisseur d'Urasawa (à l'origine de la publication de Monster chez Kana) est la seule personne du milieu francophone de l'édition du manga à avoir rencontré l'auteur, lors d'un meeting professionnel de dix minutes.
- Naoki Urasawa accorde une grande importance à l'avis du public français et du public belge, et à la réception qu'ils réservent à ses oeuvres ; cela explique donc le fait qu'il ne souhaite pas voir ses oeuvres plus anciennes (Yawara!, Master Keaton...) publiées en France car il éprouve une sorte de « honte » vis à vis de ses premiers manga, notamment au niveau des dessins.
- Reconnaissant la qualité des dessins d'Urasawa, les trois intervenants ont néanmoins convenu qu'il ne s'agissait pas là du point fort de l'auteur mais que sa priorité était de travailler le scénario et les dialogues de ses manga.
- Les trois intervenants ont également abordé et débattu de certains thèmes que l'on retrouve dans chaque manga d'Urasawa, notamment celui du « mal » et de son incarnation par un personnage bien précis. Ainsi, Stéphane Jarno estime que, sans être pour autant manichéen, Urasawa opère malgré tout une distinction très nette entre ses « bons » personnages d'un côté et le « grand méchant » de l'autre. L'avis de Stéphane Beaujean sur la question diverge puisqu'il estime pour sa part que, si Urasawa commence d'abord par personnifier très clairement le mal dans ses thrillers (Ami dans 20th Century Boys, Johann dans Monster et Pluto dans le manga éponyme), ce n'est que pour mieux le dissoudre au cours de l'intrigue, le rendre plus diffus et toujours insaisissable. Cela explique notamment, selon lui, la déception de nombreux lecteurs vis-à-vis des fins qu'Urasawa réserve à ses manga, car elles n'apportent pas de réponses à toutes les questions mais montrent au contraire que le « mal » reste insaisissable.
Le thème de l'enfance brisée est également omniprésent chez Urasawa ; Johann et Ami sont ainsi devenus les « monstres » que l'on connait du fait de traumatismes subis pendant leur enfance.
- Les intervenants se sont également dits admiratifs de la capacité atypique d'Urasawa à créer de nombreux personnages, à leur donner à chacun un visage propre et à les « animer », à leur attribuer une histoire, un passé, et à pousser les lecteurs à s'y attacher alors parfois qu'ils n'ont aucun rôle important dans l'histoire - tandis que l'autre talent d'Urasawa consiste à donner un rôle décisif « tardif » à un personnage secondaire aperçu dans l'intrigue à un moment donné -.
Il s'agit là d'un des gros points forts de l'auteur puisqu'il est très difficile de parvenir à créer autant de personnages différents, à imaginer leurs visages et à les intégrer dans un scénario ; on en compte en général dix dans une intrigue « classique » mais Urasawa en met souvent en scène plus de quarante. Le parcours « classique » des personnages principaux, qui les amène à voyager et à rencontrer d'autres personnes, permet de créer cette richesse narrative.
- Les intervenants ont confirmé que Naoki Urasawa était vu comme le « descendant spirituel » de Tezuka au Japon. Ils ont cependant répondu par la négative lorsque le conférencier leur a demandé s'il existait une « école Urasawa », et si le style de ce dernier avait véritablement influencé des « disciples ».
- La fascination d'Urasawa pour l'Europe (et plus particulièrement pour l'Allemagne) est bien visible dans ses oeuvres mais ne s'explique pas.
- Sur la question des similitudes entre les manga d'Urasawa et les codes de la BD franco-belge, les intervenants ont insisté sur le fait qu'Urasawa ne visait pas du tout un public européen mais que le public japonais était bien sa cible. Les références culturelles de certains de ses manga ne sont d'ailleurs compréhensibles que par les lecteurs nippons.
Les intervenants ont, en revanche, souligné que le public français se retrouvait dans les manga d'Urasawa car le style narratif de celui-ci, ainsi que son découpage et sa mise en scène, étaient très proches du style franco-belge.
- La capacité de l'auteur à tenir un rythme de parution hebdomadaire ou bi-mensuel tout en créant un cliffhanger à chaque fois est « sa marque de fabrique » ; le conférencier a bien souligné la prouesse d'Urasawa de réaliser un thriller sur plus de deux-mille pages (Monster).
- Yves Schlirf a lu les premiers chapitres de Billy Bat et s'est dit très enthousiasmé, affirmant qu'il s'agissait là encore d'un « thriller classique » d'Urasawa.
Cette conférence très intéressante a donc permis d'en apprendre un peu plus sur la « genèse » de Pluto en France, sur le travail de Naoki Urasawa et sur les similitudes de ses oeuvres avec la BD franco-belge. On ne peut donc que saluer l'initiative, et espérer qu'elle est annonciatrice d'une tendance à venir!
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