Dossier : Naoki Urasawa et Robert Johnson



20th Century Boys, tome 10, chapitre 2.

Dossier réalisé par Raimaru

C’est dans le deuxième chapitre du dixième tome de 20th Century Boys que Naoki Urasawa évoque la personne de Robert Johnson. Au premier abord, on peut trouver cette courte séquence de trois pages assez étrange, dans sa façon d’être amenée du moins. En effet, à la fin du chapitre précédent, rien ne peut être rattaché à lui, et la suite du chapitre montre Kyôko Koizumi qui assiste à un concert des Eloïm Essain, un groupe de métal. On peut aussi avoir du mal à faire le lien, musicalement parlant, entre un bluesman américain des années 1930 et un groupe de métal japonais d’un futur fictionnel.

Pourtant, il existe un lien : dans ce même chapitre, un membre du groupe raconte à Kyôko que leur précédent guitariste a été viré pour avoir exécuté sur scène, sans en discuter avec les autres musiciens, des solos de guitare excessivement longs, talent qu’il aurait obtenu en rencontrant le diable à un carrefour.

En réalité, c’est une énième séquence de 20th Century Boys où Urasawa se sert des thématiques qui le passionnent pour en faire un élément scénaristique de son histoire. Urasawa étant un inconditionnel du rock, il aura pris plaisir à insérer dans son histoire une scène parlant de cet homme. Car pour bon nombre de spécialistes, Robert Johnson est, en plus d’un talentueux bluesman, ni plus ni moins que celui qui est l’origine du rock.

 

Robert Johnson est né en 1911 dans le Mississippi, où les Afro-américains ont la vie dure. Au début du XXème siècle aux Etats-Unis, cette minorité est libre officiellement, mais loin d’être acceptée dans les faits. Sa vie familiale est elle aussi chaotique : enfant né hors mariage, un beau-père méprisant qui vit avec sa maitresse, un mariage tragique à dix-sept ans… Même ses amis Charley Patton et Son House se plaisent à le narguer pour son jeu de guitare médiocre. Et pourtant, le jeune Robert possède en lui un talent bouillant qui va jaillir de tout ce malheur. Ce talent semble même être apparu si soudainement qu’un mythe va se répandre à son propos. Sa maîtrise de la guitare serait apparue un soir, où au détour d’un carrefour, il aurait vendu son âme au diable pour l’obtenir. D’un coup, sa réputation de piètre musicien cesse, et il eut l’occasion d’enregistrer deux sessions entre 1936 et 1937, pour preuve empirique de son génie. En 1938, il décède d’un empoisonnement, visiblement orchestré par le mari jaloux d’une femme à qui Johnson a fait les yeux doux. Il meurt à l’âge de ving-sept ans, et est l’un des premiers membres du « 27 club », un groupe de musiciens morts à l’âge de vingt-sept ans, qui a aussi droit à une allusion dans 20th Century Boys.

Johnson laisse un héritage musical impressionnant. Dès la première écoute du premier morceau, l’auditeur est plongé dans l’ambiance du delta du Mississippi des années 1930, ambiance retranscrite à merveille par Johnson qui a sillonné ce territoire tel un vagabond. Dans sa façon de chanter et d’utiliser sa guitare, se dégage une musicalité très agréable pour l’oreille, une sorte de légèreté que l’on peut entendre dans un morceau comme Sweet Home Chicago, mais qui peut s’atténuer lors de textes plus inquiétants, comme dans Me and the Devil Blues. Les chansons de Robert Johnson sont un véritable voyage spatial, temporel et culturel. Le magazine Rolling Stone l’a d’ailleurs classé cinquième meilleur guitariste de tous les temps, ultime preuve du succès critique de celui qu’on surnomme « The King of delta Blues ».



Au-delà de l’appréciation de son propre travail, il inspira beaucoup de guitaristes mythiques, qui ne manquent d’ailleurs pas d’éloges à son sujet. « Jusqu’à mes 25 ans, si vous ne connaissiez pas Robert Johnson, je ne vous adressais pas la parole. Robert Johnson est pour moi le plus important bluesman qui ait jamais vécu » disait Eric Clapton. Bob Dylan, autre musicien fétiche d’Urasawa, a déclaré : « Dès la première note, les vibrations des haut-parleurs m’ont hérissé les cheveux… Je l’ai immédiatement distingué de tous les autres artistes que j’ai écoutés ». Keith Richards, le célèbre guitariste des Rolling Stones, disait de lui : « Robert Johnson était comme un orchestre a lui tout seul. Certains de ses meilleurs trucs s’apparentaient à du Bach… Une brillante explosion d’inspiration ». Keb’ Mo’, lui, n’y va pas par quatre chemins : « Robert Johnson est l’exactitude… et l’exactitude traverse le temps qui s’écoule ». In fine, Robert Johnson n’a pas influencé le monde de la musique par lui-même, puisqu’il n’a même pas eu le temps de s’en rendre compte, mais plutôt en étant la source d’inspiration de grands noms du blues, du rock et de bien d’autres styles encore. Ils sont nombreux à l’avoir érigé en modèle, et c’est en cela que Johnson a marqué la musique moderne. Et dès lors que l’on fait rentrer Johnson dans la grande famille du rock, on peut l’associer à certains genres dérivés, tels la pop ou le métal. C’est sans doute cela qu’Urasawa a voulu transmettre en mettant côte à côte dans un chapitre une allusion à Johnson et les Eloïm Essaim. Johnson est finalement une base pour beaucoup, et on retrouve ses influences même dans des genres insoupçonnables au premier abord.



De gauche à droite, Eric Clapton et Bob Dylan (en haut), Keith Richards et Keb’ Mo’ (en bas).


Bien évidemment, quelqu’un qui a dégagé une telle aura des années après sa mort, que ce soit pour son talent ou le mythe qui l’entoure, peut être la source d’inspiration d’autres personnes que des musiciens. Plusieurs films le portent au centre d’une intrigue. Son rayonnement culturel a d’ailleurs atteint le Japon. Naoki Urasawa y fait donc référence à deux reprises dans 20th Century Boys, une première fois dans le dixième tome, comme dit ci-dessus, et une seconde fois dans le dix-septième tome, qui fait suite à l’évocation du tome dix. Urasawa l’a aussi dessiné plusieurs fois, et on retrouve deux artworks de Robert Johnson dans son artbook Manben, preuve une fois de plus de la passion d’Urasawa pour la musique, puisque ces dessins relèvent du pur divertissement pour lui. En second lieu, un mangaka a même consacré tout un manga sur la vie de Robert Johnson. Il s’agit de Me and the Devil Blues, signé Akira Hiramoto. Dans cette courte série de quatre tomes, Robert Johnson est le protagoniste principal et sa vie est modifiée afin d’y ajouter une dose de surnaturel. Par ailleurs, dans ce manga, Johnson rencontre Clyde Barrow, le célèbre criminel de la même époque. Cette série est disponible en France chez Kana mais ne connaitra jamais de fin, y compris au Japon, selon les déclarations de l’éditeur japonais.



Couverture du tome 1 de Me and the devil Blues
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Que retenir au final de Robert Johnson ? Un musicien avant-gardiste et une légende à lui tout seul. Ainsi, il était naturel en sachant cela, qu’Urasawa lui rende hommage en l’évoquant dans son œuvre la plus personnelle.



20th Century Boys, tome 10, chapitre 2.





Naoki Urasawa - L'air du temps
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