Cette interview a été publiée dans le magazine Quick Japan de décembre 2008 (n°81). Urasawa répond à des questions sur de nombreux sujets, et parle de son enfance, de ses méthodes de travail, de ses sources d'inspiration, de ses goûts, de son premier album, de Billy Bat et de Pluto, du quotidien de mangaka... on apprend beaucoup de choses sur l'auteur dans cette longue interview.
J'ai trouvé cette interview sur le blog d'un canadien qui a pris la peine de la traduire dans son intégralité. Je vous invite à aller visiter son blog, The Eastern Edge (en anglais), qui est vraiment intéressant et qui consacre de nombreux articles (très instructifs) à Urasawa ou ses mangas. Je le remercie de m'avoir autorisé à traduire son travail pour le publier sur le site (Special thanks to you, gottsuiiyan, for allowing me to translate your work and to publish it here).
Vous remarquerez que certaines phrases ou tournures de phrases sont bizarres : la traduction originale ayant cherché à rester le plus proche du sens japonais tout en étant "lisible", j'ai fait de mon mieux dans ma propre traduction de l'anglais au français.
Question : J'aimerais commencer cette interview en parlant de votre nouveau manga, Billy Bat. Jusqu'ici, vous aviez toujours publié vos manga chez Shogakukan, or vous avez commencé la publication de votre nouvelle série chez Kodansha, ce qui a carrément poussé Yahoo! News à en parler. Qu'est-ce qui explique votre décision?
Urasawa : Hé bien, il n'y a pas de révélation à tomber par terre dans cette histoire (rires). En 2001, 20th Century Boys a gagné le Prix Kodansha du manga. Il est très rare qu'un manga gagne le prix d'un éditeur alors qu'il est édité chez un concurrent (ndt : en l'occurrence, Shogakukan). A cette époque, on me disait souvent de publier ma prochaine série chez Kodansha, et j'ai eu plusieurs entretiens avec un éditeur du Morning (ndt : un magazine de publication édité chez Kodansha).
Q : Dans 20th Century Boys, il y a beaucoup de références au catch professionnel de l'ère Showa (ndt : de 1926 à 1989). Quand j'ai appris que vous alliez publier votre première série avec la Kodansha, ça m'a fait penser à un combat pour obtenir un excellent catcheur étranger, entre la nouvelle ligue de catch japonaise et l'ancienne ligue de catch japonaise (rires). J'étais vraiment excité, je me suis demandé "Qu'est-ce qui se passe ici?!".
Urasawa : (rires) Désolé, mais il n'y avait vraiment rien d'exceptionnel dans tout ça.
Q : La façon dont vous avez fait débuter Billy Bat avec le coup du "manga dans le manga", avant, dans le troisième chapitre, de mettre en scène la visite du héros aux Quartiers Généraux, au Japon, et sa rencontre avec Sadanori Shimoyama*, du fameux "incident Shimoyama"... ça surprend vraiment le lecteur, qui voit ça et se demande où tout cela va mener.
* "L'incident Shimoyama" fait référence à un événement très connu de l'histoire du Japon. En 1949, Sadanori Shimoyama, le directeur de la Compagnie Nationale des chemins de fer japonais, est retrouvé mort sur des rails, écrasé par un train, après avoir refusé un plan de licenciement gigantesque. Cette affaire n'a jamais été élucidée, mais elle est très connue au pays du soleil levant. Elle figure notamment dans le manga Ayako d'Osamu Tezuka, où l'on retrouve le personnage, qui meurt dans les mêmes circonstances.
Urasawa : Quand je rencontre des gens, ils me demandent "Qu'est-ce qui va se passer ensuite?" et rajoutent "Je ne peux pas oublier tel ou tel passage". Ca me fait vraiment plaisir. C'est une véritable bénédiction pour un mangaka. A chaque fois, je veux que le lecteur soit excité. Et je suis prêt à écrire 24 pages totalement en couleur juste pour ça. Et c'est vraiment très très dur à réaliser! (rires)

Sadanori Shimoyama tel qu'il apparaît dans le chapitre 3 de Billy Bat.
Q : Bien sûr, il y a ce que vous venez dire mais, de manière générale, j'ai l'impression que, lorsqu'il s'agit de manga, vous regardez votre travail d'un point de vue plus objectif.
Urasawa : Oui, c'est parce qu'à l'origine je n'avais pas l'intention de devenir mangaka. A l'époque où je cherchais un emploi, j'ai obtenu un entretien avec la Shogakukan. Je leur ai montré certains de mes travaux... une chose entraine la suivante, et je me suis retrouvé mangaka. C'est comme ça que ma carrière a commencé. Je ne voulais pas être pauvre (rires), je devais pouvoir payer de quoi me nourrir, mais je ne voulais pas non plus vendre mon âme. C'est pour ça que j'ai du trouver un équilibre dans un métier, je me devais de le faire.
Cela vaut aussi pour la première fois où j'ai été publié dans un magazine, parce que je mentirais si je disais que je n'étais pas content. Mais je ne me disais pas pour autant que mon rêve venait d'être réalisé! Il est vrai que que j'ai trouvé ça génial que mon manga soit publié aux côtés de celui du maître Osamu Tezuka, "Hidamari no ki". Je vais sans doute paraitre sarcastique, mais pour moi cela s'explique tout simplement parce que j'étais bon en dessin. Puisqu'écrire et dessiner des mangas est mon boulot, jusqu'ici je l'ai fait en me disant "Comment utiliser mes talents de dessinateur comme un outil, comme quelque chose d'utile?".
Q : Voulez-vous dire que, depuis le début de votre carrière, vous avez vu ça du point de vue d'un "producteur"?
Urasawa : C'est un terme assez adapté. Depuis mon enfance, j'ai toujours eu une sensibilité "anormale" en ce qui concerne les dessins. Par exemple, quand j'étais à l'école primaire et que je regardais le dessin animé "Kyojin no Hoshi" (ndt : anime adapté d'un manga sportif), je me rendais compte, allez savoir comment, qu'il était réalisé par quatre ou cinq équipes d'animateurs différents. Je me posais des questions sur des sujets "décalés", de cette manière : "Si je me réfère au roulement habituel, l'épisode de la semaine prochaine sera réalisé par telle équipe. Ils vont avoir de bons passages à réaliser, mais est-ce qu'ils seront à la hauteur?" J'étais un gamin ennuyant (rires).
Pour d'autres anime, comme les "Samouraïs géants" ou "Heidi, la fille des Alpes", j'ai su, dès le premier visionnage, qu'ils étaient dessinés par le même animateur.
Monsieur Toshio Suzuku, des studios Ghibli, a été très surpris l'autre jour quand je lui ai dit qu'enfant je me demandais pourquoi les mêmes personnes travaillaient pour des compagnies et des studios de production différents.
Quoi qu'il en soit, quand je regardais le nom des animateurs dans les génériques, je me souvenais inconsciemment des noms des meilleurs animateurs, tels que Hayao Miyazaki, Isao Takahata ou encore Yasuo Otsuka.
Q : A ce propos, parmi les anime adaptés de manga, lesquels sont les meilleurs selon vous?
Urasawa : Des anime adaptés de manga... Hum, c'est une question difficile... J'aimais beaucoup Dokonjo Gaeru, ses personnages et l'intrigue de fond. Mais aussi Lupin III. Les scènes d'explosion étaient révolutionnaires.
Q : Plus je vous écoute parler et plus j'ai l'impression que vous n'auriez jamais pu devenir autre chose que dessinateur (rires). Avez vous seulement envisagé, ne serait ce qu'une fois, d'aller dans une université d'art pour améliorer vos talents?
Urasawa : Cette idée ne m'a jamais traversé l'esprit. Je pouvais dessiner sans apprendre (rires). Je me suis dit : "De quoi pourraient bien parler des artistes réunis dans la même pièce?" (rires). Pour travailler dans l'animation ou jouer dans un groupe de musique, vous avez besoin des autres. Mais pour dessiner, vous pouvez rester seul. C'est pour ça que j'ai étudié dans une faculté d'économie, une filière dans laquelle je savais que je ne travaillerais pas tout seul.
Q : Quel métier vouliez vous donc exercer?
Urasawa : Voyons voir... J'ai été à un entretien avec la Shogakukan, donc je pensais sans doute devenir éditeur dans une société de publication. Mais je pense que j'aurais très bien pu devenir vendeur ou exercer n'importe quel autre métier, ça ne m'aurait pas posé problème.
Q : Encore maintenant, pouvez-vous vous imaginer en train d'aller de porte en porte en tant que vendeur?
Urasawa : Oui. Quand j'y repense, c'est toujours assez étonnant de réaliser comment je suis arrivé là où je suis actuellement.

Q : Une des questions que j'avais en tête en préparant cette interview était "Que voulait faire Naoki Urasawa dans la vie?". Tout le monde sait que vous étiez dans un groupe de rock à la fac, mais est-ce que devenir musicien était une carrière envisageable pour vous?
Urasawa : Un des mes sempai (ndt : "mentor") à l'université était un membre du groupe "The Street Sliders". Quand je les regardais jouer, je me disais que je n'avais aucune chance de devenir un musicien professionnel. Je n'avais pas la moitié de la passion qu'ils avaient pour trouver un rythme, une mélodie, et ils avaient un charisme incroyable.
Q : Contrairement aux résidents du Tokiwa-so (ndt : célèbre appartement dans lequel des mangaka comme Tezuka ont vécu avant de devenir célèbres ; il y est fait référence dans 20th Century Boys lorsqu'on découvre la pension où habite Kanna en 2014), vous n'avez jamais eu l'intention réelle de mettre vos talents de dessinateur à profit en déclarant "Je vais devenir mangaka!", et vous n'êtes pas pour autant devenu mangaka pour l'argent. Je pense que votre position, en tant qu'Urasawa le créateur, vis à vis du manga en tant que carrière professionnelle, et vis à vis du manga en tant que tel, est un sujet très intéressant, et très important.
Urasawa : Je vois ce que vous voulez dire. Vous soulevez une question très intéressante, parce que, quand j'étais enfant, je ne me suis jamais dit qu'il était "cool" de dire "Je veux être mangaka". Je pensais "Ne sois pas puéril" lorsque je songeais à devenir musicien, également. Donc, si vous cherchez à savoir quand est-ce que je suis devenu la personne que je suis maintenant, vous réaliserez que je n'ai pas beaucoup changé depuis l'école primaire.
Q : Laissez moi résumer : vous voulez dire que, parce que vous avez ce lien avec votre personnalité actuelle et celle de votre enfance, vous ne ressentez aucune contradiction dans le fait d'être devenu mangaka?
Urasawa : Oui, je pense que c'est exact. Je n'ai jamais été quelqu'un qui s'enthousiasme à fond pour quelque chose. C'est pour ça que je ne suis pas Kenji de 20th Century Boys. Je n'étais pas un gamin qui devenait aussi passionné. Si j'étais comme Kenji je n'aurais pas pu écrire 20th Century Boys. Parce qu'il ne peut pas analyser les choses objectivement.
Q : Alors, y avait-il un métier que vous ne vouliez pas faire?
Urasawa : Hum... Hé bien, je me souviens qu'à l'école primaire j'avais écrit quelque chose qui était comme une question posée à moi-même, sur le fait de savoir si se lever tous les matins pour prendre le même train, tous les jours à la même heure, aller et venir, était vraiment la bonne chose à faire. Mais j'ai réalisé quelque chose dernièrement... ce n'est pas une réponse totale à cette question, mais je pense que la raison pour laquelle je n'ai pas cherché à devenir mangaka ou musicien c'est parce que les manga et la musique que j'aimais ne se vendaient pas (rires).
Je me suis dit que si je faisais quelque chose que j'aimais, ça ne se vendrait pas et que je finirai pauvre (rires). Quand on raisonne comme ça, on finit par se retenir. Je pense que c'est là la raison principale.
Q : Je vois. Peut-être que cette qualité est la raison pour laquelle votre travail s'inscrit dans la vague "d'esquive" créative qui a suivi Katsuhiro Otomo et la nouvelle vague de manga des années 70 et 80 qui ont succédé à Otomo.
Urasawa : En fait, il ne s'agit pas tellement de qualité mais plutôt d'une raison bien précise. Katsuhiro Otomo m'a enthousiasmé à plusieurs reprises dans ma vie. Ses oeuvres ont eu une grande influence sur moi. C'était à l'époque où je faisais mes débuts mais, le sens du mouvement dans les oeuvres d'Otomo à cette période m'a enthousiasmé à un point que je ne peux toujours pas expliquer. J'aurais même pu envisager de me rendre à ses bureaux, à Kichijoji, pour demander à devenir un de ses apprentis. Mais je ne l'ai pas fait et c'est comme si je l'observais de loin depuis toujours.
Q : Comment expliquez-vous cela?
Urasawa : Hum... Malgré tout mon enthousiasme et mon admiration pour son travail, il faut savoir qu'en même temps être sous les ordres de Monsieur Otomo est finalement comme un "cul-de-sac". Cependant, je pense que les gens qui étaient vraiment bluffés par son travail se sont amusés en tombant là-dedans. Le fanatisme mène à une impasse. Quand on parle de ce genre de choses, je me pose toujours cette question : "Y a-t-il vraiment de la joie dans ce genre de plaisir isolé?". Je pense donc que j'ai pris l'habitude de garder mes distances.
Q : Est-ce que le fait de vous distancer de vous même d'un "tourbillon" d'enthousiasme est comme une stratégie vous permettant de rester subjectif?
Urasawa : Non, je pense que le mot "réflexion" est plus approprié que "subjectif". Beaucoup de gens pensent que je suis stratégique. Ce n'est pas du tout le cas. Pour moi, il ne s'agit pas de réaliser le meilleur scénario en se basant sur ce que tout le monde pense être un succès, il s'agit plutôt de savoir si ce sur quoi je travaille en ce moment est du bon travail selon moi. Si c'est le cas, alors je pense que c'est un succès.
Q : Quoi que vous disiez, je pense qu'il est exact d'affirmer que le monde voit Naoki Urasawa comme l'exemple même du succès, comme sa preuve vivante.
Urasawa : Vous savez, je crois que les gens se trompent à ce sujet... Les chose sont géniales quand vous pouvez sourire à leur sujet.
Q : A quoi ressemblaient vos années au collège?
Urasawa : J'étais inscrit au club d'athlétisme. Je courais tous les jours. J'ai réalisé récemment que les gens qui ont rejoint les clubs de football, de baseball et de basketball l'ont fait parce qu'ils voulaient jouer à un "jeu". L'athlétisme a pour but de réussir des records à travers l'entrainement. Donc, récemment, je me suis dit : "Pourquoi ai-je passé autant de temps à courir, à l'époque?". C'était juste très difficile et pas du tout amusant (rires).
Q : Dans ce cas, pourquoi n'avez-vous pas rejoint les clubs de baseball ou de foot?
Urasawa : Sans doute parce que je détestais les jeux d'équipe. Je ne voulais pas avoir à m'inquiéter pour les autres. Cependant, je suis adulte maintenant et je m'en tire bien à ce sujet (rires).
Q : Au collège et au lycée les adolescents ont tendance à s'investir beaucoup trop dans certaines choses, vous ne trouvez pas?
Urasawa : Je déteste vraiment ce genre de choses! Dans les sorties scolaires et autres voyages de ce genre, on doit toujours former des groupes, pas vrai? Une fois, j'ai été invité par un groupe de gamins turbulents et ce genre de gamins veut toujours faire des bêtises, vous savez. Je n'étais pas d'accord avec eux, alors je les ai "reniés" et j'ai fréquenté les gamins non populaires, les plus "simples" (rires).
Q : Plus tard durant votre adolescence, vous ne vous êtes pas dit que vivre par vous même revenait être à seul, à être isolé?
Urasawa : Non, pas une seule fois!
Q (rires) : Pour en revenir à 20th Century Boys, on se rend compte que les années 1980 et 1990 sont omises dans l'intrigue. Bien sûr, cela est volontaire dans le scénario, mais je pense que cela en dit long aussi bien sur les années sur lesquelles vous avez écrit que sur celles que vous avez ignoré, notamment la dernière année de collège et le lycée, qui sont laissés de côté.
Urasawa: Oui, c'est sans doute vrai. Je pense que c'est un point important.
Q: En me référant à ce que vous étiez tout juste en train de dire, est-ce que cela signifie que vous ne parveniez pas à retranscrire "graphiquement" les années de collège et de lycée?
Urasawa : Hum... vous avez sans doute raison. En fait, l'histoire des cuillères tordues a été déplacée dans le temps. On en parlait beaucoup quand j'étais au collège mais, dans l'intrigue, je l'ai située aux années d'école primaire. Je n'aurais pas supporté qu'elle prenne place dans les années de collège, c'est pour ça que j'ai situé cette histoire de cuillères tordues à une époque où elle n'était même pas encore d'actualité au Japon, pour éviter cette impression, ce sentiment.
Q : En arrangeant ces éléments, qui marquent une époque, à votre façon, au lieu de les intégrer dans leur ordre historique, ce qui devrait être une simple "contrefaçon" devient quelque chose de différent ; vous posez un "piège". La façon ingénieuse dont ce piège est posé est, selon moi, l'un des fondements de votre oeuvre.
Urasawa : Pour dire les choses simplement, je pense qu'il existe un moment où les garçons prennent conscience d'eux même. Quand cela m'est apparu au collège, ces sentiments sexuels gênants se sont révélés à moi. Je pense que c'est quelque chose qui ne me correspond pas.
Q : Même avec des personnages lycéens, certains auteurs, par exemple Mitsuru Adachi, éliminent ces sentiments sexuels. Mais, si l'on enlève vraiment tout cet aspect du personnage, on en dit long sur ce qui manque à ce dernier. D'un autre côté, dans Happy!, dont l'héroïne est une lycéenne, vous avez mis en place des éléments d'une nature plus ou moins sexuelle. On peut aussi penser à la réaction des gamins par rapport au affiches d'Heibon Punch dans 20th Century Boys. La limite que vous posez en tant que créateur finit vraiment par se faire remarquer.
Urasawa : Encore une fois, pour dire les choses simplement, "les choses sont géniales lorsque vous pouvez sourire à leur propos". Je suis toujours conscient de la limite à poser dans chacune de mes oeuvres. Bien sûr, si je le voulais, je pourrais dessiner des illustrations plus osées, mais en faisant ça je limiterais probablement mon public. Et, de toute façon, ce ne sont pas des images que j'ai vraiment envie de montrer.
Si je poussais cette orientation vers un "plus de sexe", mon travail cesserait d'être orienté vers un public familial. Je veux que mes oeuvres puissent être transmises, discutées, pendant une pause café. C'est pour ça que, lorsque je vois quelque chose que je prends comme un signal d'alarme, je décide souvent de diriger les choses dans une autre direction. Si je ne faisais pas ça, et que je continuais "tout droit", cela limiterait mon public.
Q : D'où vous vient cette idée? "Des oeuvres transmises, discutées pendant une pause café"?
Urasawa : Hé bien, j'aime beaucoup le maître artistique d'Hollywood, Billy Wilder (ndt : cinéaste, réalisateur et producteur, qui a réalisé 60 films sur une carrière de 50 ans, et qui est considéré comme l'un des meilleurs réalisateurs de l'âge d'or d'Hollywood) et c'est sans doute ma réaction au fait qu'il a créé des oeuvres fantastiques que tout le monde a tout simplement oublié. Les oeuvres intéressantes devraient être discutées et transmises en aussi peu de temps qu'il faut pour boire un café. Toujours. Je pense que Koki Mitani (ndt : acteur, metteur en scène et réalisateur japonais qui a notamment réalisé une interview avec Billy Wilder, dont il était un grand fan, en 1994, un an avant la mort de ce dernier) partage la même mentalité. Quoi que je fasse, je veux que les oeuvres que je crée soient dignes d'être discutées pendant un laps de temps aussi court que celui d'une pause café.
Q : Puisque vous parlez de Billy Wilder, quand je lis Billy Bat, je me rends compte une nouvelle fois que vous êtes un créateur qui a vraiment absorbé la culture américaine, au point qu'elle est devenue une partie de vous.
Urasawa: En effet, j'ai vraiment été influencé par la culture américaine. J'adore Disney et le show-business. C'était comme un rêve devenu réalité pour moi d'aller voir une comédie musicale à Broadway. Aussi loin que je me souvienne, je m'imaginais que quand je serais adulte j'irais aux Etats-Unis, que je me baladerais dans les rues de New York la nuit sur le siège arrière d'une Cadillac, avant de me cacher, pris dans une fusillade entre gangsters... (rires)
Q : On peut parler de véritable "américanisation". Ca vous fait même paraitre vulnérable.
Urasawa : Lors d'une conversation avec Kentaro Takekuma (ndt : mangaka, auteur de "Même un singe peut dessiner un manga"), il m'a en quelque sorte dit que cette vulnérabilité que j'ai vis à vis des Etats-Unis le met mal à l'aise. Il m'a expliqué que, pour des "otakus de première génération" comme lui, leurs piliers "spirituels" étaient, d'abord et avant tout, que Disney était l'ennemi juré et que l'animation japonaise était la meilleure. Il a ajouté que cet anti-américanisme était sans doute une réaction contre les jeunes aux cheveux longs, guitaristes, qui cherchaient à impressionner les filles... je faisais partie de cette catégorie (rires). C'est pour ça que ces "otakus" considèrent 20th Century Boys comme "inoffensif", sans mordant, car on n'y retrouve pas de critique des Etats-Unis. C'est intéressant, n'est-ce pas?
Q : N'est-ce pas juste une plaisanterie de Monsieur Takekuma? (rires)
Urasawa : C'est ce qu'on pense au début, mais il est sérieux. Je parie qu'il aurait été heureux que les Etats-Unis débarquent pour sauver le monde et qu'ils se fassent défoncer par Ami et l'armée de défense de la terre. (rires) Mais moi, je n'ai pas ce genre de haine ou de dédain pour les Etats-Unis, c'est pour ça que l'histoire ne pouvait pas évoluer dans ce sens.
Q : Dans 20th Century Boys, les Etats-Unis existent-ils vraiment de façon substantielle?
Urasawa : Je vois ce que vous voulez dire... Mais il y a le morceau de roche lunaire à l'expo d'Osaka, et le "Bob" de "Bob Lennon", donc, selon moi, on peut dire que beaucoup d'éléments démontrent l'existence des Etats-Unis dans l'intrigue.
Q : Ca n'a rien à voir avec ce que nous disions à propos de M. Takekuma, mais comment avez vous fait face aux avis "d'autres personnes" jusqu'ici?
Urasawa : C'est un problème assez compliqué. Quand j'ai débuté Yawara, pendant une longue période, les critiques ont totalement ignoré le manga. A l'origine, je pense que j'avais la même intentionnalité (ndt : référence probable au mouvement philosophique) qu'eux. Je me disais que je devais créer quelque chose de très grand pour me faire connaitre. J'ai travaillé très dur, autant que je le pouvais, pour créer un manga à succès, mais il a été complètement ignoré par les gens dont les critiques m'importaient le plus. A l'époque, je disais que je m'en fichais, mais en réalité j'étais très déçu et triste. (rires)
Donc, juste après avoir fini Yawara, je me suis dit que je devais créer quelque chose de plus proche de mon intention originelle. Cependant, grâce au grand succès de Yawara, le public voulait que ma nouvelle série soit du même genre. Bien sûr, j'aurais pu ignorer cette demande du public, mais à ce moment là je me suis dit que j'avais encore beaucoup de temps devant moi en tant que mangaka. Il y a de quoi être reconnaissant vis à vis de ce public.
Et pourtant, dans mon manga suivant, Happy!, bien que le tennis en soit le sujet principal, je voulais en même temps me lancer un "défi" à travers une nouvelle forme d'expression...
Et puis, finalement, j'ai débuté Monster. Après 10 ans en tant que mangaka, j'avais enfin l'occasion de commencer à créer le manga que j'avais en tête des années plus tôt. Le critique Fusanosuke Natsume a même déclaré "Comment Naoki Urasawa a-t-il eu la patience d'attendre 10 ans pour écrire le manga qu'il voulait faire? Ca reste un mystère."
Q : Comment avez vous eu la patience d'attendre si longtemps?
Urasawa : Cela s'explique peut être par mon souvenir du club d'athlétisme, quand je me consacrais au loisir complètement dénué d'intérêt de courir sans arrêt. (rires)
Q: Je vois. (rires)
Urasawa : En fait, on peut dire que, pour moi, le "jeu" a débuté avec Monster. M. Natsume m'a confié qu'en lisant Monster, 20th Century Boys et Pluto, il ressentait quelque chose, et qu'en re-lisant Yawara, une révélation l'a frappé : "Urasawa faisait la même chose depuis le début!". Il a donc réévalué mon travail et mes premiers mangas.

Q : En faisant des recherches pour cette interview, j'ai lu de nombreux articles, et j'ai réalisé qu'on ne trouvait quasiment aucune critique de votre travail. A l'époque où vous faisiez vos débuts, dans les années 1980, le mouvement du Nouvel Académisme (ndt : mouvement culturel des étudiants et intellectuels japonais) était en plein essor et se mélangeait avec la culture pop, qui a eu une grande influence sur les critiques de manga. Pour un mangaka qui pouvait être fier de voir ses oeuvres se vendre aussi bien, je pense que vous êtes un cas à part, une "anomalie". D'un autre côté, on peut dire que c'est un sujet de conversation interminable [ce mouvement du Nouvel Académisme]... Est-ce qu'il vous a influencé, et poussé à continuer d'être un mangaka jusqu'à aujourd'hui?
Urasawa : Oui, ça a sans doute été une influence. Parce qu'à l'époque, je voyais tous ces prétendus intellectuels un peu partout, en train d'utiliser des mots compliqués que je n'avais jamais entendu, et parler de nombreux sujets compliqués. Mais j'ai toujours pensé que Beat Takeshi (ndt : Takeshi Kitano, célèbre acteur et réalisateur japonais. Très populaire dans les années 1970/1980 avec ses comédies ; Urasawa y fait référence ici comme à un penseur qui s'inscrivait contre le mouvement intellectuel de l'époque) avait raison. Le fait est que, si on se remémore cette époque maintenant, il semble évident que Beat Takeshi avait raison.
Q : On parlait de Katsuhiro Otomo précédement, et je pense qu'il était critiqué sans relâche. Le problème avec M. Otomo c'est qu'il était un mangaka dont on parlait principalement pour lui-même et pas pour ses oeuvres.
Urasawa : Il y a sans doute eu un peu de ça... Mais je ne pense pas que M. Otomo se considérait comme ce genre de mangaka, il n'a probablement rien pu faire pour empêcher cette situation.
Q : J'ai l'impression que vous avez la très nette intention de rester distant, peut être encore plus que par le passé, du monde éprouvant des intellectuels, un peu comme lorsque vous vous êtes distancé du milieu "New Wave".
Urasawa : Hé bien, il se passe beaucoup de choses. (rires) Cependant, en ce qui concerne le Nouvel Académisme et la culture Otaku qui a suivi, il est vrai que, du point de vue de quelqu'un comme moi, qui a passé beaucoup de temps à courir avec le club d'athlétisme et à faire des pompes, ce milieu, cette culture du "fauteuil", dans lequel on n'utilise jamais son corps et on ne transpire jamais, m'a toujours semblé inapproprié. Je suis sans doute encore plus convaincu de cela aujourd'hui.
Q: Parlons d'Osamu Tezuka. Vous avez souvent fait part publiquement de votre admiration pour Tezuka.
Urasawa : J'ai tellement appris de lui. Et pas seulement moi... il a eu un impact sur tous les mangaka.
Q : J'ai récemment compris la véritable raison pour laquelle vous avez créé Pluto. C'est un remake d'un chapitre célèbre (ndt : "story arc", partie de l'histoire) d'Astro Boy, "Le meilleur robot du monde". Je pense qu'il aurait été impossible de réaliser cette réécriture si vous ne vous vous étiez pas fait à l'idée que vous risquiez de mettre fin à votre carrière en le faisant.
Urasawa : Je n'avais pas une telle détermination. En fait, ça a commencé quand je me suis demandé si quelqu'un aurait un jour le courage de réécrire sérieusement l'histoire du "meilleur robot du monde". A ce moment là, tout le monde semblait me dire "Fais-le!" mais je leur répondais "Non, c'est impossible, je ne peux pas faire ça!".
Et puis j'ai commencé à en discuter avec M. Nagasaki, et j'ai été tellement captivé par le projet que je ne voulais pas que quelqu'un d'autre le fasse... alors j'ai fini par le faire moi-même (rires). J'ai aussi pensé que ma génération, qui a vécu à l'époque de Tezuka, véritable "lumière", avait une sorte de devoir, celui de conserver son souvenir et de le transmettre à la génération suivante pour qu'elle puisse comprendre le génie de Tezuka. Je n'ai pas encore terminé Pluto (ndt : à l'époque de l'interview, en décembre 2008 ; la série est bel et bien terminée depuis et compte 8 tomes) donc je ne sais pas encore ce que donnera ce travail, une fois fini. En général, on ne comprend pas ce que l'on a réalisé avant de l'avoir achevé.
Cela dit, à chaque fois que je dessine Astro Boy en train de voler, je trouve ça déchirant. Mais je ne sais pas pourquoi. Peut être parce que, même après la date de naissance - fictive - d'Astro Boy (2003), le rêve de réaliser un robot comme lui n'est toujours pas devenu réalité. [...] Astro Boy est une vision des années 1950 d'une époque futuriste éloignée d'un demi-siècle. [...] Il y a beaucoup d'espoir et de désespoir dans la série.
Q : Il est vrai que votre personnage d'Astro Boy semble assez triste. Il pleut dans le passage où il apparaît pour la première fois...
Urasawa : Je pense que cette première apparition est symbolique. Malgré tout, je ne sais toujours pas ce qui justifie cette tristesse du personnage. J'en parle souvent à mes assistants, je leur demande "Pourquoi ressent-on une telle tristesse à chaque fois que ce personnage apparaît?". Vous connaissez cette chanson de l'album Pet Sounds des Beach Boys, "I just wasn't made for these times"? Je pense qu'elle définit bien cette humeur. Cette chanson faisait en quelque sorte allusion à l'album "Smile", qui devait suivre l'album Pet Sound mais qui n'est jamais sorti. Peut être s'agit-il de la tristesse de cette chose destinée à ne jamais naitre qui me frappe à chaque fois que je dessine Astro Boy. C'est comme si Astro Boy devait supporter le poids de l'espoir et en même temps le désespoir de manière conflictuelle tout au long de ces 50 années qu'il a fallu pour qu'il dépasse sa date de naissance fictive...
Q : Aviez-vous l'intention dès le départ de donner, dans Pluto, un aspect graphique différent de celui de Tezuka aux personnages et à Astro Boy?
Urasawa : Oui. J'ai conservé les notes que j'ai donné à Makoto Tezuka (ndt : fils d'Osamu Tezuka, qui a autorisé Urasawa à reprendre l'univers d'Astro Boy ; un privilège très rare - un peu comme si la famille Hergé autorisait un auteur de BD à reprendre une aventure de Tintin... -) lors de notre première rencontre. Je pense d'ailleurs les publier avec le prochain volume. [...] Makoto Tazuka m'a dit "Je ne veux pas que tu copies mon père, mais que tu dessines dans ton style." Ca m'a mis la pression (rires). Mais j'ai réussi à créer quelque chose dans mon propre style.
Q : Cette année est à fêter pour vous : cela fait désormais 25 ans que vous êtes mangaka, et vous venez de sortir votre premier album en tant que musicien. Que pouvez-vous nous dire sur la création de votre album?
Urasawa : Que si je l'avais sorti quand j'étais jeune, les gens auraient pensé que j'étais très arrogant (rires). Je suis très content d'avoir attendu jusqu'à cet âge là pour le réaliser. J'ai galéré pendant des années pour devenir mangaka, et pendant de nombreuses autres années pour faire de la musique (rires). Je ne maitrise pas encore tous les aspects, mais j'ai bénéficié de l'aide d'excellents musiciens, donc je pense que je m'en suis bien tiré pour un débutant (rires). J'ai écrit Bob Lennon la nuit du 11 septembre (2001), donc je pense avoir plutôt réussi à contrôler mes émotions et gardé les paroles abstraites.
Q : Bob Lennon est également plein d'humour. Comme dans la ligne "Sur le monde, la nuit tombe..." qui est une référence parodique aux Akireta Boys (ndt : un groupe de musique japonais du XXème siècle.
Urasawa : Aaah, beaucoup de gens n'ont pas compris la référence. J'ai rajouté le "Cha la la" (ndt : en VO, "Gutara Sudara") en pensant qu'on comprendrait à coup sûr la référence aux Akireta Boys. Je pense que l'humour est très important dans le rock. Ce qui caractérise ma génération, c'est aussi que la musique était très variée, très riche. Quand j'étais petit, je regardais les émissions musicales de groupes que j'aimais mais aussi des groupes comme Mahina Stars et Los Primo. Aujourd'hui, les gens peuvent enregistrer les émissions et regarder ce qui les intéresse, mais je ne pense pas que cette culture du choix soit une bonne chose. Il est bon de regarder des choses qu'on n'aime pas de temps en temps.
Q : Affirmer qu'il faut avoir une attitude positive vis à vis des choses qu'on n'aime pas montre que vous êtes stoïque.
Urasawa : Hé bien, c'est juste qu'en faisant ça, votre perception des choses peut changer. C'est important d'avoir cette opportunité. Il ne s'agit pas de regarder ce que vous n'aimez pas en étant borné. Il s'agit plutôt d'analyser les choses qu'on n'aime pas, car on peut réaliser qu'on ne les comprenait pas forcément.
C'est pour ça que plus je déteste quelque chose, plus je pense que je devrais m'y intéresser (rires). En faisant ça, peut-être que demain j'apprécierai un groupe de J-Pop que je détestais et peut-être même que j'aimerais bien Deep Purple (rires).

Q : Pourquoi n'aimez-vous pas Deep Purple?
Urasawa : Parce que j'ai le sentiment qu'ils essayent trop de mélanger différentes choses dans leur musique, et je ne trouve pas ça "cool". En tout cas, il s'agit d'une recherche constante. Pour résumer grossièrement, j'aime Led Zeppelin parce qu'ils tirent leur sources de la musique noire, mais je n'aime pas Deep Purple parce qu'ils sont trop classiques.
Q : Avez-vous déjà copié sur quelqu'un musicalement?
Urasawa : Oui. J'ai en commun avec mon producteur Koji Wakui de ne pas pouvoir jouer des passages rapides sur une guitare.
Q : Donc vous avez joué du rock américain parce que vous êtes incapable de jouer des passages rapides... On dirait un groupe de gamin (rires). Mais quand je vous ai vu jouer en concert, j'ai été impressionné par votre gestion du groove lorsque vous jouiez de la guitare.
Urasawa : Je ne l'ai pas remarqué moi-même, mais Koji Wakui dit que mon son ressemble un peu à celui de Neil Young.
Q : Je pense que j'aurais pu le deviner en voyant Kenji jouer avec une Les Paul noire (ndt : un type de guitare électrique) au concert de rock, à la fin de 20th Century Boys.
Urasawa : Oui, c'est vrai. Je m'étais dit que les humbuckers (ndt : type de microphone des guitares électriques des années 1960) étaient parfaitement adaptés pour ce concert (rires). Et puis, le groupe de Kenji compte trois membres donc le son de Les Paul était l'idéal. Je suppose que je me suis attaché à des détails dont tout le monde se fiche (rires).
Q : Quelle vision avez-vous de vos activités actuelles?
Urasawa : Si mes lecteurs sont charmés par Billy Bat, je pense que cette série pourrait être marquante. Cela dit, créer des manga demande beaucoup énormément d'efforts mentaux et physiques, beaucoup plus que ce l'on croit communément, donc je pense que je verrai comment les choses évoluent. Mes prédécesseurs mourraient vers 60 ans, et j'arrive à un moment où je ne peux plus être aussi inconscient qu'avant.
Pour autant, créer quelque chose de "réaliste" en travaillant de manière trop détendue ne donne pas de bons résultats. Le public veut lire des chefs d'oeuvre.
Question : Actuellement, quel processus de création suivez-vous pour Billy Bat?
Urasawa : Pour commencer, j'ai une réunion avec mon co-scénariste Nagasaki ; mais durant celle-ci, je ne suis plus un mangaka mais Urasawa "le producteur" donc ça ne me pose aucun problème de dire des choses que les mangaka détestent. Le producteur qui est en moi fait ce qui l'arrange, et dit plein de choses sans la moindre considération pour le fardeau du créateur (rires).
Après cette réunion, je retourne dans mon bureau, je relis mes notes de la réunion, et le créateur qui est en moi crie "Pff, que de boulot!" (rires). C'est ainsi que se passent mes réunions.
Récemment, j'ai regardé l'émission de la NHK, "Le professionnel" (ndt : émission dans laquelle Urasawa est lui-même passé en 2007), dans laquelle Hayao Miyazaki parlait de son film Ponyo et répétait "Que c'est dur, que c'est dur" tout le temps, et je me suis dit "Je comprends ce qu'il veut dire!" (rires).
Q : Dans votre travail de création, vous laissez bien des choses à faire à vos assistants?
Urasawa : Hmmm... J'aimerais bien leur confier certaines choses à faire, mais pour que je sois pleinement satisfait, je dessine des ébauches très complètes, y compris les illustrations de fond. J'ai parfois l'impression d'être un artisan de l'ère Edo dans le sens où je dois réaliser un travail qui soit toujours de la même qualité dans un temps limité, avant la "deadline".
Oui, j'aime beaucoup cette comparaison avec les artisans. Ils prennent plaisir à créer un standard et à s'y conformer, à créer quelque chose qui s'y conforme, avant de le montrer nonchalamment aux autres. D'un autre côté, ils sont très stricts avec leurs disciples, et leur disent des trucs comme "Imbécile, tu t'imagines que je peux montrer un truc pareil au public?!". Notre studio ressemble beaucoup à ça.
Q : (rires) Au fait, que faites-vous pour vous détendre?
Urasawa : Je dirais... euh, en fait, je ne sais pas (rires).
J'aime parcourir les bacs de disques dans les magasins de disques. Ces derniers temps, j'écoute beaucoup le dernier album de Lindsey Buckingham, l'ex-guitariste des Fleetwood Mac, et j'aime aussi les nouveaux albums de Dylan et de Neil Diamond. J'aime aussi écouter des artistes plus jeunes, ainsi que les nouvelles chansons des musiciens que j'aime, tout comme acheter de vieux vinyles dans les vieux magasins, avant d'attendre que tout le monde aille se coucher pour les écouter tard la nuit.
En écoutant cette musique, je me dis que la vie est belle!
Q : Vous n'avez pas même vraiment à prendre le temps de choisir des albums. Vous pourriez acheter tout ce que vous voulez...
Urasawa : Non, ça ne serait pas du tout marrant. Il faut se demander si ça constituera un ajout intéressant à votre collection. L'autre jour, j'ai trouvé une copie de l'album Hakujitsumu de Yoko Hatanaka, avec la couverture où elle est nue et entourée de son groupe (rires). Je vois ça, et je me dis que ça serait parfait dans ma collection, mais d'un autre côté je ne veux pas que mes enfants le voient. Je pense que c'est important de prendre ça en compte. Est-ce que ça va aller? Peut-être pas. Réfléchir sur de telles questions s'avère très utile pour les créateurs.
En tout cas, je pense qu'au fond de moi je me demande toujours si telle ou telle chose me convient. C'est comme si j'étais toujours en train de peser le pour et le contre sur chaque chose pour l'évaluer...
Q : Vous avez déjà parlé de cet équilibre dans le passé, cet équilibre entre "acceptable" et "non acceptable" lorsque vous créez quelque chose. Qu'est-ce que vous "pesez" véritablement?
Urasawa : Ce n'est pas si important. Si je le dis avec des mots c'est en fait plutôt simple, mais c'est plus intéressant si je ne le dis pas donc je n'en dirai rien (rires).
Q : Qu'il s'agisse de musique ou de manga, que pensez-vous de "l'expression"?
Urasawa : La vérité c'est que, pour moi, qu'il s'agisse de chanter devant un public, de dessiner des manga ou de réaliser des films, le fait de s'exprimer est en quelque sorte gênant. La position la plus agréable, c'est celle dans laquelle vous n'avez rien à transmettre. Rester là, penché sur un côté, les mains dans la poche, en se plaignant une fois de temps en temps, c'est la chose la plus facile à faire (rires).
Mais rien de culturel n'émane de cela, donc, que vous vous sentiez intimidé ou gêné, vous le faites quand même. Pour créer quelque chose qui transcende cette timidité, il faut y réfléchir jusqu'à l'épuisement, surmonter des obstacles et atteindre un large public ; c'est ce que je fais tout le temps. Le fait de saisir une guitare et d'en jouer est quelque chose de très gênant pour moi (rires), et rien ne va plus si les gens me regardent tendrement et me "dorlotent" tout du long. Quand un enfant dit quelque chose "Je veux être un mangaka!", ses parents doivent essayer de l'en empêcher (rires).
Il en va de même pour un musicien de la rue. Vous ne devez pas vous préoccuper de vous faire attraper. Même si vos parents ne souhaitent pas que vous deveniez un mangaka, vous voulez dessiner des manga alors vous le faites. Je pense que débuter avec cette mentalité donnera de bons résultats.
Enfin, le plus important c'est que vous êtes votre propre client. La vérité, c'est que Naoki Urasawa est le client le plus maléfique qui soit (rires).
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