#37128 par Wang Tianjun
06 mai 2017, 17:10
Comme annoncé sur le topic du dernier volume, j'ai relu les tomes 15 à 20 de la série. Puis le tome 14 en bonus, qui reste mon volume préféré. Mais comme la réflexion dépasse le simple contenu du dernier opus, j'ai préféré ouvrir un topic à part.

Il y a quelque chose de très méta qui ressort de dernier arc : à la fin du tome 14, le cours du destin change grâce aux dessins de Kevin (ou au dernier sursaut d'humanité de Kurusu, chacun se fera son idée là-dessus). Cependant, neuf ans plus tard, Billy fait une dernière apparition à Kevin en lui disant "je suis à court d'idées" puis "tu en as trop fait". On est alors en 1990 et Billy prévoit une catastrophe pour dans dix ans, sans vraiment le savoir précisément, ce qui poussera Kevin à dessiner deux tours sans faire directement le lien avec le World Trade Center. Mais Billy ne contacte plus Kevin et ce dernier finit par être à court d'inspiration. Et en parallèle, la montée de Timmy prouve que ce pouvoir est devenu inutile : en suivant l'actualité et à force de déductions, on peut prédire le devenir du monde sans appel à une force supérieure (c'est dit plus ou moins explicitement lors des chapitres traitant du World Trade Center).

Je l'interprète donc ainsi : Billy perd peu à peu son pouvoir de prémonition, car le cours du destin a changé. Et la dimension "méta" ressort dans une phrase qui revient souvent : "cela aurait dû être le dernier épisode." Si le tome 14 est mon favori, c'est qu'il est le climax que l'on attendait, qu'il cristallise toutes les intrigues et enjeux. Mais derrière, on est dans du "remplissage" un peu maladroit et redondant, qui ne sert finalement qu'aux personnages à se retrouver où à atteindre une forme de rédemption. Donc pour moi, la VRAIE fin du récit est au tome 14, et je me demande même si ce n'est pas ce qu'Urasawa voulait, au fond.

Car la construction de cet arc ultime est particulièrement maladroite :

- Entre 81, 90 et 2001, on ne sent pas le temps passer, dans le physique des personnages comme dans les situations.

- On apprend que Kevin Yamagata est toujours en vie, et qu'il sillonne le monde. Du coup, il y a à la fois une perte d'enjeux dans le fait de le revoir revenir sur le devant de la scène (car on le sait "en sécurité") et une vraie frustration (pourquoi on ne nous montre pas ses pérégrinations directement ?). Au lieu de ça, Kevin Goodman garde le statut de héros alors que sa situation est loin d'être périlleuse. Et lorsqu'on finit par le retrouver, c'est dans un état physique pathétique, voire ridicule (dessiner avec la bouche, moui...) mais dans un esprit de vieux sage qui a tout compris à la vie. Problème : on aurait aimé comprendre avec lui.

- L'absence globale de Billy Bat (ou de toute autre incarnation noire/blanche), dont les seules actions se résument à faire courir certains personnages d'un point A à un point B. Comme dit plus haut, il ne "sert" plus à rien, et la majeure partie des personnes pouvant rentrer en contact avec lui ont disparu.

- La construction de Timmy Sanada est ratée de bout en bout. Annoncée pourtant de manière évidente dès le tome 14 (j'avoue avoir raté ce détail à ma première lecture), son intégration à la succession de Kevin est maladroite (cf. la scène des gentils néo-nazis émotifs) et sa prise de pouvoir beaucoup trop artificielle : d'un côté par l'élimination de Finney pour laisser place à Morehouse, avant de faire disparaître ce dernier presque aussitôt, en servant de fusible pour écarter toute responsabilité du gouvernement américain; de l'autre par l'acte incompréhensible d'Audrey Culkin lorsqu'elle choisit de virer Kevin juste avant le 11 septembre, décision déraisonnée et "out-of-character" qui n'a d'intérêt qu'à l'ascension de Timmy. D'aileurs, ce dernier ne manquera pas de la dégager 16 ans plus tard :p

- Quelques nouveaux personnages cantonnés à des rôles-fonction bien pratiques, avec des coincidences à la clef : la fille de Jackie qui rencontre le réalisateur, l'ex de Kevin qui devient avocate et plaide contre Chuck Culkin Entreprises, ...

- Un nouveau climax prometteur mais raté au Tibet : certes, les retrouvailles entre les deux Kevin sont touchantes (mais gâchées par ce que j'ai dit plus haut sur Yamagata), mais se sont dans un contexte "à la cool" avec les fans de Billy qui se sont rassemblés. Il y a bien Timmy qui fait pression sur le gouvernement chinois, mais cette menace n'aboutit à rien, une fois de plus. Et finalement, on botte en touche pour promette une ultime rencontre entre Kevin Goodman et "le véritable Billy"...


Voilà donc en gros le contexte lorsqu'on arrive au tome 20. A vrai dire, je n'attendais plus grand-chose de cette conclusion, justement parce que les enjeux se sont taris depuis bien longtemps.

Je passe les """explications" sur les chauve-souris, je pense que ça pourra faire l'objet d'un topic à part. Mais pour résumer mon avis sur la question : d'une part ça rejoint une part de l'interprétation que je m'en faisais intimement (à savoir : la noire ou la blanche apparaît selon les intentions de l'observateur), d'autre part c'est limite si Urasawa se moque pas de nous en disant que tout cela n'avait guère d'importance.

Ce qui me gêne davantage, c'est le dénouement relativement pessimiste avec un monde qui semble avoir viré au post-apo en 20 ans. La morale montre que Timmy s'est fourvoyé dans ses prophéties et qu'il rage de ne jamais avoir vu la chauve-souris, mais c'est une récompense bien amère face au monde qui en résulte. Alors oui, je vois bien la mise en garde pacifique et écolo d'Urasawa derrière, mais le souci, c'est que narrativement parlant, ce n'est pas particulièrement engageant.

La dernière époque, présentée limite en mode "fin des temps", est du même acabit, même si elle se conclut par une note d'espoir. C'est sympathique, mais franchement naïf, et j'en attendais un peu plus d'Urasawa, plus qu'un simple message de "la vie continue" "prenez votre destin en main". Sans compter le coup des T-shirts, un peu ridicule quand même.


Au final, pour moi ce dernier arc ne repose que sur une seule idée : la lente disparition de Billy, qui aurait dû quitter la Terre en exauçant le voeu de Kurusu, mais qui s'y est retrouvé piégé jusqu'à la lune géante suivante. Pour finalement faire ses adieux à Kevin Goodman en disant "à présent, débrouillez-vous sans moi." En soi, c'est une conclusion qui aurait pu être honnête si elle n'avait pas tant tiré en longueur, avec des nouveaux enjeux qui ne sont qu'une répétition des précédents en moins bien conçus (un peu comme les derniers soubresauts artificiels dépeints dans 21st Century Boys). Preuve qu'une fois encore, Urasawa a bien du mal à terminer ses intrigues capillotractées.

Mais je pense aussi qu'Urasawa voulait faire de son Billy Bat une oeuvre beaucoup plus métaphysique, alliant le fait de retracer l'histoire de l'Humanité avec une déclaration d'amour à la bande-dessinée en général. Dommage alors qu'il ai dû intégrer autant d'éléments de thrillers, de conspirations, de société secrètes,.... sans doute soufflées pour la plupart par son confrère Nagasaki (lisez Dossier A et Kurokochi, c'est QUE ça, au point d'en devenir indigeste). Et il s'est ainsi pris à son propre piège. Pour moi, il aurait dû attendre quelques années de plus avant de se lancer dans ce projet, afin de pouvoir prendre de la hauteur et faire vraiment ce qu'il aurait voulu faire.
#37132 par Drucci
06 mai 2017, 23:06
Très bonne analyse, que je rejoins sur quasiment tous les points !

Je considère aussi le tome 14 comme le meilleur, autant parce qu'il réussit l'exploit de rendre Kurusu attachant que parce qu'il tire pleinement profit du concept de la série tout en enchaînant les chapitres à suspense très bien dosés.

Je suis d'accord aussi sur le fait que la série aurait dû s'arrêter vers cette période, même si l'arc Kevin G./Timmy Sanada m'a beaucoup plu au début. Le souci, c'est qu'au final Timmy ne sert à rien : certes, il conquiert le monde comme prévu, mais il est complètement impuissant sur les événements généraux, donc à quoi bon faire monter toute cette tension ? De la même façon, pourquoi nous bassiner avec le fait que Kevin Goodman n'est plus visité par la chauve-souris et faire monter la sauce sur la fameuse apparition dans la grotte, tout ça pour qu'il s'entende dire "Dessine". Sans blague, on le savait depuis le début que c'était la consigne de Billy, où est la révélation ?!

Pareil pour le coup de la 3ème chauve-souris, qui est censé être une surprise mais qui n'apporte rien au statut de Billy ni à l'intrigue (contrairement à 20th où l'hypothèse d'un 3ème Ami est suggérée, jamais formulée ouvertement, mais change beaucoup de choses).

Pour moi, les deux grosses erreurs d'Urasawa et Nagasaki dans Billy Bat auront été de mal gérer leurs personnages et de ne pas prendre plus de risques dans leur traitement des événements. Autant c'était finalement assez intelligent et surprenant de laisser penser que l'assassinat de Kennedy n'aurait pas lieu pour finalement respecter le scénario de la réalité, autant ils auraient dû ensuite revisiter une époque en changeant la réalité. Par exemple en évitant le 11 septembre et en imaginant un autre futur. Là, on a finalement l'impression qu'ils se sont gentiment contraints à respecter la réalité et à caser le maximum d'événements marquants récents (la crise des migrants, la situation en Chine) "histoire de".

Mais pour revenir sur le premier point, l'exemple le plus emblématique reste tout le retour de Kevin Yamagata, un énorme faux pas. Déjà parce qu'il ne sert à rien en fin de compte (Kevin G. aurait rencontré la chauve-souris de la grotte dans tous les cas), mais surtout parce qu'en faire des caisses sur son retour à grand renfort de séquences émotion forcées prend d'autant moins que le personnage n'est pas très intéressant. Dans 20th, teaser le retour de Kenji a un sens, c'est le héros, il a changé, il est badass, il va faire bouger les choses. Là, c'est tout l'inverse : le garder mort aurait eu plus d'impact/de sens (grâce un passage dramatique et un vrai passage de relais). Son retour n'aurait eu un sens que si Chuck et les deux Kevin avaient uni leurs forces pour dessiner une BD ultime de conclusion ou un autre projet du genre, comme c'est suggéré directement à un moment, mais au final, non, ils n'en font rien. Quel intérêt ?

Et surtout, quitte à le faire revenir, pourquoi ne pas innover ? Quel intérêt de voir Kevin Yamagata devenir une pâle copie de Zofu, autant physiquement qu'au niveau de sa personnalité ? C'est du réchauffé qui n'apporte rien. Il y a aussi beaucoup de répétitions dans la série : cette insistance sur la Lune, qui trouve son sens jusqu'au tome 14 mais qui après ne sert que le prétexte de la fameuse nuit de 2018 et de l'apparition, les discours sur le dessin forcés à la fin, le "vol" répété des droits de la série...

Finalement, si je devais retenir 3 persos marquants et une période historique géniale dans le manga, ce serait Kurusu, Kotarô Akechi (la version "vieux con" du perso est particulièrement réussie, Urasawa ne déçoit pas dans ce registre), Oswald... et tout l'arc sur celui-ci et Kennedy. Pour le reste, ça reste globalement bon à l'exception du dernier arc beaucoup trop long et décevant.

Au final, comme tu le dis, même Billy, qui est le gros point fort du manga, devient simple spectateur dans les derniers tomes et c'est bien dommage. Je suis curieux de savoir dans quelle mesure Urasawa et Nagasaki avaient prévu leur fin depuis le début ou s'ils ont improvisé les derniers chapitres. Dans tous les cas, j'espère vraiment qu'ils iront dans un autre registre pour leur prochaine série.
#37135 par Wang Tianjun
07 mai 2017, 09:25
Drucci a écrit : Il y a aussi beaucoup de répétitions dans la série : cette insistance sur la Lune, qui trouve son sens jusqu'au tome 14 mais qui après ne sert que le prétexte de la fameuse nuit de 2018 et de l'apparition, les discours sur le dessin forcés à la fin, le "vol" répété des droits de la série...


Je rajoute à ça aussi toute la période du 11 septembre que tu cites plus haut : il y a un parallèle avec 67 dans la manière de faire monter la tension, mais l'on sait déjà que l'attentat aura lieu de manière inéluctable. A ce moment-là, les enjeux reposent uniquement sur si Kevin parviendra à prévenir la population ou non (enjeu squizzé par une réaction incompréhensible d'Audrey Culkin), et sur la survie de Kevin lui-même, ce qui offre une porte de sortie intéressante à Duvivier. Mais j'avoue qu'avant ma seconde lecture, j'en avais déjà oublié l'issue, comme quoi ^^"


Finalement, si je devais retenir 3 persos marquants et une période historique géniale dans le manga, ce serait Kurusu, Kotarô Akechi (la version "vieux con" du perso est particulièrement réussie, Urasawa ne déçoit pas dans ce registre), Oswald... et tout l'arc sur celui-ci et Kennedy. Pour le reste, ça reste globalement bon à l'exception du dernier arc beaucoup trop long et décevant.


Les méchants sont en effet beaucoup plus réussis que les gentils dans la série, car ils ont un vrai parcours de descente aux enfers/pacte avec le diable/rédemption. Mon top comprend ainsi Kurusu, Duvivier, Oswald et "Fake" Culkin. Paradoxalement, Timmy est un boss final raté car malgré son enfance difficile, il a vécu dans un contexte moins anxiogène que les autres, et devient méchant juste pour être méchant. Du moins, il est beaucoup trop premier degré par rapport à son père, par rapport à la mission dont ils sont investis tous les deux : Fake Culkin a conscience d'être un imposteur et en joue de manière sarcastique, quand Timmy est beaucoup plus convaincu par sa propre cause. Et pour le coup, il ne trouve aucune rédemption à la fin (et semble même vieillir plus vite que Kevin Goodman :D )

Du côté des deux Kevin : Yamagata donnait vraiment l'impression de lutter contre les évènements, et devenait à force un peu touchant dans la poursuite de sa cause perdue. Goodman est largement moins intéressant, car né avec une cuillère en argent dans la bouche, placé à la succession de Culkin assez facilement, et écarte du même empire à force de lassitude. Il a un côté "Mary Sue" (ou plutôt "Gary Stue") qui m'a toujours un peu dérangé, et qui fait qu'on ne s'inquiète jamais trop de son sort. Dans 20th Century Boys, c'était à peu près la même chose avec Kenji & Kanna, sauf que cette dernière finissait par s'effacer pour remettre le héros original sur le devant de la scène. Urasawa a peut-être voulu éviter la redite pour Billy Bat, mais le retour de Yamagata est un ratage complet.